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Une explication mimétique de la crise financière (pourquoi nous sommes tous coupables) 22 janvier 2009

Par Thierry Klein dans : Crise Financière,Economie,René Girard.
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J’ai déjà expliqué pourquoi cette crise, qui est apparue d’abord comme une crise financière est d’abord une crise économique.

Depuis une trentaine d’années, les foyers américains se sont endettés pour consommer (1000 milliards de crédit-revolving en cours) et pour se loger (les subprimes, qui ont entraîné la faillite de Lehman, en septembre dernier).

L’endettement des foyers américains est une conséquence de la mondialisation, qui a mis le travailleur américain en concurrence avec la planète entière. Au début, il a tenté de s’adapter en utilisant le crédit, maintenant, il est au bout. Les capitaux peuvent s’évader, pas lui.

J’ai montré aussi comment la mondialisation a, dans le monde entier, privilégié le droit du consommateur au détriment de celui du travailleur et du citoyen. Le travail du dimanche, la fin des monopoles, l’augmentation du temps de travail, le travail des femmes… autant de réformes qui se sont faites au nom de l’intérêt du consommateur.

Or intérêt du consommateur et du travailleur s’opposent. Impitoyablement.

En achetant un nouveau téléviseur, je ne suis pas directement responsable de la fermeture de telle ou telle usine. Mais ce comportement, répété des milliers de fois pendant des dizaines d’années, a pour résultat final la délocalisation totale de presque toute l’industrie.

Nous vivons actuellement une situation de lutte des classes, mais à 3: actionnaire, travailleur et consommateur. Et le vrai méchant a changé: ce n’est plus le patronat, les 200 familles… C’est le consommateur, c’est à dire une partie de nous tous.

C’est psychologiquement moins confortable à admettre… Plus de coupable pratique et désigné. Le conflit est interne.

Le bras armé de cette lutte entre citoyen et consommateur a été la publicité (le marketing, pour faire large). C’est la Publicité qui nous fait voir le Monde sous l’angle du Consommateur, c’est la Publicité qui nous pousse, par des moyens toujours plus performants et sophistiqués, à consommer toujours plus, ce qui rend le monde plus précaire, le travailleur plus dépendant et “esclave” de son côté consommateur.

Tout le monde s’est méfié de la Religion, de la propagande politique. Mais personne ne s’est méfié de la Publicité, parce que ses objectifs sont a priori peu ambitieux. Qu’y a-t-il de mal à vouloir vendre plus de coca-cola, plus de voitures, de parfum ? Qui plus est, comme chacun sait, « moi, je ne suis pas particulièrement sensible à la pub ! ». (En fait, si nous avions plus l’impression d’y être sensibles, la publicité aurait moins d’effet sur nous. Cette insensibilité est contredite, minute après minute, par les milliards dépensés en pub par les entreprises.)

J’ai écrit alors que la publicité était l’opium du consommateur. L’objectif de cet article est de proposer une interprétation psychologique, presque physique du phénomène.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le moteur de la (bonne) publicité, c’est l’identification. La publicité nous montre un modèle enviable (le cas d’école : un mannequin). Nous cherchons à lui ressembler. Son principe est mimétique et comme les molécules d’un gaz qu’on chauffe, les êtres humains, dans le monde entier, s’agitent de plus en plus, consomment de plus en plus, jusqu’à l’explosion sous l’influence toujours croissante de cette source d’excitation.

La publicité est extrêmement efficace (d’autant plus efficace, en fait, que dans la plupart des cas, nous décrétons que nous n’y sommes pas sensibles, ce qui fait que nous ne sommes pas protégés contre elle).

Elle est extrêmement efficace parce qu’elle apporte de l’énergie à un moteur qui, Girard l’a montré, est à la source des sociétés humaines : la rivalité mimétique.

Elle est extrêmement efficace parce qu’elle est devenue, en 50 ans, de plus en plus performante, intrusive et subliminale.

L’encart inséré dans une page de journal est devenue publicité radiophonique, puis télévisuelle son impact augmentant avec l’évolution des technologies de communication.

La société la plus emblématique des 10 dernières années, Google, est une régie publicitaire capable d’insérer dans des pages des liens presqu’invisibles mais de plus en plus pertinents et optimisés. La façon d’agir de Google est significative: peu importe à Google comment agissent les liens sponsorisés sur notre cerveau, mais Google cherche à optimiser cet effet en optimisant un taux de clic. En tout innocence, on arrive à une capacité d’influence remarquable et toujours croissante.

La publicité a pour conséquence de générer une impulsion d’achat, c’est-à-dire qu’elle masque l’intérêt profond, long terme du citoyen en le transformant en consommateur impulsif. Le citoyen troque littéralement ses droits contre un plat de lentilles.

Aujourd’hui, la publicité est partout et il est devenu impossible de lui échapper.

Elle s’est développée corrélativement à la mondialisation, qui peut se caricaturer en fait comme l’extension du modèle créé par Coca-Cola à la planète entière.

On ne comprend pas la crise actuelle si on ne voit pas que c’est avant tout une crise mimétique qui entraîne une surconsommation mondiale.

Quand on étudie, par exemple, la nature des dossiers de surendettement, on se rend compte que les cas les plus fréquents sont dûs à des erreurs de consommation (achats d’électronique, consommation téléphonique excessive, achat de maison) beaucoup plus qu’à une situation structurelle qui entraînerait la pauvreté.

Dans les cas les plus extrêmes, on voit, sur M6 l’autre soir, des jeunes femmes des pays de l’Est se prostituer le vendredi soir pour pouvoir sortir en Prada le samedi soir. Raccourci saisissant de la situation mondiale où les droits fondamentaux de la personne humaine sont troqués, volontairement, contre un droit à consommer un bien qui semble inutile.

Aux Etats-Unis, les consommateurs qui se sont endettés pour acheter leur maison ont eu un comportement d’avidité très similaire aux banquiers et recherchaient eux aussi l’enrichissement par des moyens financiers. Ils sont, psychologiquement, tout aussi coupables que les « initiés de la finance » dont parle Jacques Attali dans son analyse de la crise – évidemment, ils sont aussi beaucoup plus à plaindre.

Il est important de poser le problème de la surconsommation générale pour plusieurs raisons:

– ceux qui analysent le mieux la crise actuelle (Bob Reich, JA, Michel Rocard …) ont perçu le problème du surendettement, mais l’interprètent juste en terme d’appauvrissement structurel lié à la mondialisation. Or il y a aussi asservissement consumériste, qui ne se résoudra pas en relançant la consommation – au contraire – mais en diminuant les incitations à consommer.

– on a tendance à croire qu’on se sortira de la crise financière par des moyens qui s’opposent au Grenelle de l’environnement, plus généralement par des moyens qui retardent la lutte contre le réchauffement climatique, puisqu’on cherche à générer de la croissance.

Il n’en est rien. Réchauffement climatique et crise financière ont une cause commune: l’emballement de la consommation. Les méthodes pour résoudre les deux problèmes sont communes. C’est une très bonne nouvelle, si on s’en rend compte.

– Il sera très difficile aux Etats de lutter contre la crise. Les Etats agissent en général de façon très grossière avec assez peu de discernement. Or ici, il s’agit de changer de mode de consommation, de remplacer des dépenses par d’autres, bref, il faut investir de façon massive en maîtrisant très finement les dépenses.

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Jacques Attali – La crise et après ? 19 janvier 2009

Par Thierry Klein dans : Crise Financière,Economie.
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La crise, et après ?En mai, je vous avais parlé de Supercapitalisme, le dernier livre de Bob Reich comme du meilleur livre sur la mondialisation.

Le dernier livre de Jacques Attali est à ce jour le meilleur sur la crise financière. Le plus clair, le plus court, le plus vivant, souvent le plus simple.

Ce qui est rassurant, c’est que pour Jacques Attali, comme pour de plus en plus de monde (Michel Rocard, Bob Reich et moi-même car je sais bien que pour toi, cher Lecteur, il n’y a pas d’autre avis qui tienne), il apparaît clairement que la crise est d’abord d’origine économique.

Elle a sa source dans l’endettement excessif du foyer américain. Les ressources du travailleur américain diminuent depuis 30 ans. Il a tenté de s’adapter en travaillant plus , en empruntant pour sa consommation, enfin en empruntant pour se loger (les subprimes).

La crise financière naît de cet endettement incontrôlé.

Au début, le jeu financier retarde la manifestation du problème (le foyer américain maintient temporairement son niveau de vie en s’endettant) puis l’amplifie et finalement la crise explose fin septembre à la suite de la faillite de Lehman Brothers.

Tout n’est pas parfait cependant dans ce livre. Je vous livre mes principales critiques.

  1. Le livre est clairement écrit un peu vite et fonctionne sur 2 niveaux. Je mets au défi les non-financiers de comprendre certaines pages. C’est d’autant plus dommage que la plupart du temps, le livre est, je l’ai déjà dit, remarquablement clair.
  2. Pour Jacques Attali, les coupables de la crise sont un noyau d’initiés cupides, qui maîtriseraient les arcanes de la finance internationale. Je pense pour ma part que ce sont des bouc-émissaires commodes et j’emploie, vous le savez, ce mot au sens de Girard. (1)
  3. L’analyse est beaucoup plus convaincante que les solutions proposées. (C’est d’ailleurs aussi un défaut de « Supercapitalisme » et Jacques Attali, comme Bob Reich, en sont clairement conscients).

Les 2 derniers points sont des points de fond très importants qui touchent, soyons pompeux, à l’avenir du monde.

J’y reviendrai dans mes prochains billets.

(1) Je m’expliquerai là-dessus. Coupables, beaucoup de financiers le sont certainement, pour avoir privilégié leurs intérêts personnels avec une absence totale de volonté de ne pas nuire. Mais en faire « les coupables », c’est leur donner trop d’importance. Ils sont coupables, mais pas responsables -en tous cas pas les seuls. Je les comparerai à celles qui, au moyen-âge, commettaient des actes de sorcellerie. Elles étaient certainement coupables, de par leurs intentions, mais on ne peut pas les tenir pour responsable du moindre mal, à moins d’être superstitieux.

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